I- Un nouvel Aeon
« Il existe une opération magique d'une importance maximum : L'initiation d'un nouvel Aeon. Lorsqu'il devient nécessaire en un mot la planète tout entière doit baigner dans le sang... »
Mortanius
Il contemplait l'infini. La nuit commençait à peine : elle enveloppait lentement le ciel bleu de Nosgoth de son manteau étoilé. En dessous de ce spectacle céleste, on apercevait Ziegstruhl, petit bourg isolé et sans charme, par hasard sur le chemin de son errance. Il espérait pouvoir y trouver un asile, tout du moins un repas et un lit, et ainsi calmer la faim et la fatigue qui l'assaillaient.
Kain voyageait sans savoir pourquoi. Une peur ou plutôt un pressentiment lui avait commandé de quitter sa cité, en fait aucune explication rationnelle ne justifiait son départ. Singulière expérience que d'être mené par ses seuls instincts pendant des jours...
D'un certain point de vue, il ne regrettait pas d'être parti. Là-bas, il n'avait connu que les intrigues d'une cour de nobles arrogants, dont les satisfactions matérielles de leur condition avaient travesti leurs divertissements en jeux sadiques, où la vraisemblance et les moqueries étaient les normes pour tenter de gagner le pouvoir ou plus simplement pour subsister ; ceux qui perdaient la face n'avaient plus qu'à s'exiler ou servir leurs vainqueurs, jusqu'à ce qu'ayant guetté dans l'ombre, ils trouvent l'opportunité pouvant les réhabiliter et par-là même faire tomber, à leur tour, ceux qui étaient responsables de leur disgrâce.
La patience récompensait certains, le pouvoir ne se conservant pas. Ainsi en était-il depuis sa jeunesse, aux joutes verbales se succédaient les joutes de sang. Pour l'honneur il avait assisté à des massacres, au bonheur des mercenaires qui tiraient de ce commerce le fruit de leur richesse. « Quel argent gâché pour ces luttes stériles ! » s'était-il écrié un jour, si l'occasion se présentait, il changerait ça...
Finalement ce lieu perdu possédait une auberge. Nosgoth était un monde rude pour tout homme, même pour un noble, aussi perdre cette réalité pendant plusieurs heures était un plaisir recherché et trouvé dans l'alcool et les femmes. C'est pourquoi ce monde comptait de si nombreuses auberges.
Celle-ci était d'apparence modeste, comme le reste, autour d'elle on pouvait voir l'unique place ou plutôt la cour boueuse qui l'unifiait aux autres maisons du coin. Seul luxe de l'endroit, des lanternes qui illuminaient doucement l'obscurité envahissante, à part cela, la forêt infranchissable constituait une palissade efficace aux intrusions des pillards. Malgré tout elle n'écartait pas tout danger : si elle empêchait l'attaque surprise, elle facilitait par contre les encerclements rapides.
Cette protection naturelle pouvait donc se retourner contre les villageois ; en le remarquant, Kain en avait conclu qu'elle interdisait toute tentative de fuite...
Étrangement la place semblait déserte, il n'y voyait aucun habitant, se pouvait-il que tous ces gens dorment aussi tôt ? Il allait de soi que les enfants aillent dormir au coucher du soleil mais que les adultes fassent de même avait quelque chose de surprenant !
En vérité, Kain ne voulait pas vraiment discuter, mais apercevoir une ou deux personnes après ce long voyage aurait été réconfortant. Fort heureusement restait l'auberge. L'auberge qui, avec sa porte ouverte et ses vitres colorées par l'éclat de ses chandeliers, l'invitait à entrer ; puisqu'il n'y avait personne au dehors, rien ne servait d'y rester, là au moins, il pourrait se réchauffer et peut-être côtoyer la compagnie qu'il n'avait pas trouvée à l'extérieur.
En ayant franchi le seuil de la porte, Kain s'enivra des odeurs chaudes dégagées par les vapeurs d'alcool, à vrai dire, elles-seules lui rappelaient vaguement qu'il était entré dans une auberge : il lui manquait l'ambiance de fête régnant dans ce genre d'établissement.
L'absence de rires et de cris, poussés pendant de mutines et malicieuses discussions entre hommes et femmes, laissait planer un silence oppressant qui rendait la pièce comme figée. Les chaises et les tables, vides, gênaient le passage jusqu'au comptoir du fond, elles avaient été dérangées précipitamment, comme si leurs occupants avaient fui un danger ; sur l'une des tables traînait encore un repas à peine entamé.
Celui qui l'avait commencé était parti, négligeant même de finir sa chope de bière... Il s'approcha du comptoir, celui-ci longeait tout le côté du fond, quelques bougies disposées çà et là éclairaient encore les étagères et les tonneaux en bois, elles confirmaient aussi la récente disparition des habitants.
Maintenant qu'il était arrivé, il hésitait à partir, il se pouvait que ses impressions soient excessives, il fallait tenter de trouver quelqu'un. Il avait été silencieux depuis son arrivée, peut-être qu'en manifestant sa présence par des appels, il obtiendrait une réaction.
Après plusieurs minutes d'essais infructueux, lassé de ce temps perdu, il s'apprêtait à sortir de ce lieu vraisemblablement abandonné, lorsqu'enfin un écho répondit à ses appels. Une voix, à peine audible, murmurait des vociférations.
L'homme qui les poussait s'agitait en tous sens, le plafond craquait sous ses pas rapides et une porte claqua, puis les pas descendirent l'escalier sans retenue, les râlements se firent moins sourds. Une porte vitrée, derrière le comptoir, masquait l'accès à cet escalier. Derrière la vitre, Kain eut le temps de distinguer la silhouette de cet homme, elle figurait un être affecté par le temps, présentant ses outrages, certaines parties de son corps plus atteintes que d'autres : il était gros et de taille moyenne, avait des traits gras et une chevelure amaigrie par le poids des années...
Il ouvrit la porte et s'avança vers Kain, le regard fuyant, débutant sa phrase : « La taverne ferme, tu ferais mieux de passer ton chemin étranger. » Intrigué Kain, répliqua : « Comment pas même une chope bière pour un voyageur fatigué, venant de la lointaine Coorhagen ?... Ta rétribution sera conséquente car je suis un homme de sang noble. » L'aubergiste eut le dernier mot : « Je ne reste ouvert pour personne par ces temps ténébreux. Des choses, qu'aucun homme sain n'accueillerait chez lui, apparaissent la nuit... »
Ce que l'aubergiste lui avait dit apparaissait comme raisonnable, mais sous ce masque de sagesse Kain avait ressenti la peur qui émanait du vieil homme. Sa voix chevrotante, ces regards hagards, cette démarche qui évitait l'arrêt, trahissaient son désir de le voir quitter rapidement son établissement.
Toutefois il était chez lui, et même s'il n'avait pas été respectueux, Kain pouvait bien dormir dehors une nuit de plus. Enfin même s'il se le cachait, le ton neutre de cet aubergiste avait eu un effet de sentence pour Kain, il se sentait obligé d'obéir. Malgré tout, son c½ur se serra à l'idée de se savoir refoulé, il ne s'était pas attendu à un tel accueil dans une maison destinée d'ordinaire à l'hospitalité. Kain s'en alla l'âme amère dans la nuit glacée...
À présent hors de l'auberge Kain découvrit que la place, précédemment déserte, était occupée par un groupe armé d'épées et de gourdins. Ces hommes, habillés en partie de haillons, semblaient être des mercenaires complétés de quelques villageois ; absents lors de son arrivée, ils s'étaient donc cachés dans les maisons voisines...
C'est lui ! » S'écria l'un des hommes, le désignant de son arme. De toute évidence ces hommes avaient attendu qu'il sorte de l'auberge, tout cela n'avait donc été qu'un simulacre !
Et il avait été parfaitement orchestré : les maisons closes l'avaient poussé à entrer dans l'auberge et comme un insecte, sans méfiance, attiré par la lumière, il s'y était fait piéger. Le temps de discuter avec l'aubergiste et les mailles du filet s'étaient refermées sur lui.
Maintenant il était trop tard pour éviter la confrontation, il fallait combattre malgré le nombre efficient de ces gueux. Kain ne désespérait pas, il avait pour lui une éducation martiale, effectuée à Willendorf, sous le commandement d'une des meilleures armées du pays, sa solide armure qui le protégeait de la plupart des attaques, et son épée forgée pour tailler la chair...
Un premier groupe constitué de l'homme qui l'avait désigné et de quatre autres mercenaires s'approcha.
Ces vauriens ne connaissaient pas l'honneur, ils l'attaquèrent simultanément en de multiples endroits, Kain ne put parer tous leurs coups, heureusement l'armure tenu bon. Aucun d'eux n'avait réussi à toucher une partie vitale, à l'inverse ils comptaient déjà parmi leurs rangs un mort et un blessé ; il avait fendu l'un d'eux, de l'épaule gauche à la cuisse droite, puis avait tranché le poignet d'un deuxième, celui-ci souffrait, sa plaie suintait le sang.
Étonnamment la vue du cadavre coupé en deux et les cris du mutilé ne calmèrent nullement leurs ardeurs, ils continuèrent leur attaque de plus belle, Kain réussit tout de même à se dégager. Il était encore devant la porte de l'auberge, lorsqu'il se rendit compte qu'elle était fermée...
Le lâche ! L'aubergiste s'était barricadé chez-lui. Ce geste prouvait sa participation dans cette embuscade : Il aurait pu parler, sachant ce qu'il adviendrait, mais n'avait rien dit.
En feintant une nouvelle attaque, Kain put se déplacer jusqu'au centre de la cour. De là, il vit que les deux accès principaux étaient obstrués, des chariots et leurs contenus avaient été renversés entre les maisons qui bordaient les chemins. Il n'y avait plus de doute possible, tout avait été prévu bien avant son arrivée.
Les autres se rapprochaient, ils étaient maintenant trop nombreux pour pouvoir oser en réchapper en les combattant directement, il fallait tenter la ruse...
Il les examina, les quatre, dont le blessé, étaient à sa droite, il y en avait trois devant qui lui barraient la route du sud, mais il n'en compta qu'un seul à sa gauche ; cet homme gardait une porte ouverte, peut-être qu'en accédant aux étages supérieurs de la maison il pourrait sauter d'une fenêtre et s'échapper de ce lieu malsain.
Il fallait se risquer à ce calcul. Kain courut vers lui, le mercenaire se mit en position de défense mais trop tard pour comprendre la botte employée ; en effectuant une glissade sur le coté, il lui avait entaillé la jambe droite.
Le choc avait mis à terre le mercenaire, donnant à Kain le temps suffisant pour se relever et fermer la porte.
La demeure comprenait un étage, en montant l'escalier il pensait maintenant pouvoir fuir ce village de tueurs, seulement arrivé à mi-hauteur, il réalisa qu'elle n'était pas vide : quatre autres mercenaires l'attendaient, en haut, armés d'épaisses massues de fer.
Il redescendit alors l'escalier, cassa une fenêtre puis se faufila à l'extérieur. Ses poursuivants avaient débloqué la porte, ils étaient plus d'une dizaine à présent, le rejetant au milieu de la cour. Enfin ils l'encerclèrent, réduisant leur écart entre-eux et lui, riant de leur bassesse.
À cet instant, Kain comprit qu'il n'y avait plus d'espoir, ses assassins avaient gagné. Il était à bout de souffle, sentant son c½ur battre de peur ; en cette nuit la mort l'avait vaincu. Il tendit son épée au ciel, attendant que le groupe l'achève... « Allons-y maintenant ! »
Les massues s'abattirent sur le corps du courageux jeune homme. Couvert par son sang, étourdi par les coups, Kain s'écroula sur le sol, tandis qu'un nouvel homme, sûrement leur chef, enfonça son épée, jusqu'à en transpercer le sol. Kain poussa son dernier cri, un cri de douleurs et de pleurs, tandis que sa vie le quittait. Son esprit formula un dernier songe, une dernière pensée : Pourquoi ?
Mortanius l'observait. Depuis longtemps déjà, le souffle de la vie s'était extirpé de ce corps meurtri, une nouvelle victime du sort, si cruel bien souvent...
Il l'avait décidé, cet être allait s'animer, de nouveau, devant lui. Grâce à ses pouvoirs, il avait empêché l'âme de s'échapper vers le monde inférieur, bientôt, elle allait réintégrer son enveloppe physique et découvrir une nouvelle existence.
Le moment était venu, il lui insuffla l'énergie de vie... En s'éveillant, Kain fit un mouvement comparable à une renaissance, ses yeux s'ouvrirent en grand au moment où ses poumons se remplirent entièrement, réflexes déclenchés par l'instinct, il inhala une deuxième fois cet air brûlant qui l'étreignait, puis le relâcha dans un soupir.
Il était revenu dans ce monde dur, l'au-delà n'était pas pour lui...
Maintenant conscient de sa réalité, Kain observait ce qui l'entourait. Il se trouvait dans un lieu étrange, sur une esplanade au-dessus d'un bassin rempli de laves enflammées desquelles s'échappaient des bulles rougeoyantes et d'âpres fumées.
Le bassin était cerclé de runes, ces inscriptions mystiques, tracées par les anciens et dont plus personne ne se servait. On disait qu'elles avaient la capacité de contenir la magie des Dieux et pouvaient libérer, à l'occasion, leurs immenses pouvoirs...
Kain ne pouvait pas bouger, il était attaché à des poteaux fixés dans le sol, ses mains menottées à eux. Que faisait-il là ? Était-ce un lieu de sacrifices pour une divinité ancienne ? Allait-il subir, après avoir été tué, les affres de la torture ?
Il se ravisa, malgré l'épée qui lui transperçait toujours le thorax, il ne souffrait pas. Seul un charme puissant pouvait opérer un tel miracle, et cette dépense d'énergie n'était sûrement pas vouée à sa mort.
Le sorcier s'approcha, Kain entendit le bruit de ses pas qui s'avançaient calmement derrière lui.
Au même moment, Mortanius engagea leur conversation. Il lui proposa, s'il le voulait, une chance de revenir à Nosgoth sous la forme vengeresse d'un vampire.
Se venger, oui il allait se venger puisque Mortanius lui en donnait l'occasion, il tuerait les hommes qui l'avaient assassiné.
Dès l'instant qu'il était résolu, le sorcier put commencer l'incantation.
Il retira lentement l'arme du corps. Kain poussa un soulagement lorsque ce poids qui l'encombrait s'effaça. Sa plaie ne saignait pas, une nouvelle fois grâce aux pouvoirs du nécromancien. Kain se retourna, Mortanius lui tendit alors l'épée qui l'avait tué, elle symbolisait sa nouvelle vie dans la mort.
Il la prit, l'énergie magique traversa le métal, et à son contact le corps ainsi que l'armure de Kain se métamorphosèrent. La transformation affecta d'abord les pieds, puis le haut du corps, enfin elle atteignit la tête. Cela dura l'espace d'une seconde, puis Kain ouvrit les yeux, il était un vampire désormais...
À l'instant où Kain partit en quête de ses assassins, Mortanius ne put s'empêcher d'ironiser : « Ah ah ah ah ah, Tu auras le sang dont tu es assoiffé... »